Disclaimer educatif : Cet article a une vocation pédagogique. Il ne constitue pas une fatwa ni un avis juridique personnel. Pour toute situation individuelle, consultez un savant qualifié.
Pourquoi le riba est au centre de tout
Avant de comprendre comment HalalStack classe un actif comme "halal" ou "haram", il faut poser une question simple : qu'est-ce que le riba interdit en Islam, concrètement ?
La réponse est plus précise que le mot "usure" ne le laisse entendre. Il existe deux catégories distinctes, aux mécanismes différents, mais toutes deux prohibées par le Coran (Al-Baqara 275-279) et la Sunna.
Type 1 — Riba al-qard : l'intérêt sur prêt
Terme fiqh : riba al-qard (parfois appelé riba al-nasi'a dans son application aux échanges à terme).
Principe : tout avantage stipulé contractuellement en échange d'un prêt d'argent est du riba, sans exception. Peu importe le taux, peu importe que les deux parties soient consentantes, peu importe l'usage final des fonds. La règle est catégorique et fait l'objet d'un consensus (ijma') entre tous les madhabs.
Le raisonnement hanafi (Ibn Abidin, Radd al-Muhtar) : le prêt d'argent (qard) transfère la propriété. Le prêteur ne supporte aucun risque sur le capital une fois versé — or exiger un retour supérieur au capital sans risque partagé est précisément ce que le riba al-qard prohibe.
Dans l'app HalalStack : tout actif dont le modèle économique principal repose sur le prêt à intérêt est classé haram à la première couche du screening (activité). Aucun ratio financier ne peut le "sauver" — c'est la logique de l'AAOIFI SS21, section 3.
Formes modernes du riba al-qard
| Produit | Mécanisme | Statut |
|---|---|---|
| Crédit bancaire classique | Intérêt fixe ou variable sur capital prêté | Haram |
| Obligation (bond) souveraine ou corporate | Coupons = intérêt sur capital emprunté | Haram |
| Découvert bancaire rémunéré | Agios calculés sur le solde négatif | Haram |
| Carte de crédit revolving | Intérêts sur l'encours non remboursé à la date | Haram |
| Livret A, LEP, LDDS | Intérêt sur dépôt garanti par l'État | Doubtful à Haram selon scholars |
| Lending DeFi (AAVE, Compound) | Intérêt algorithmique sur dépôt en crypto | Haram (consensus 2024-2025) |
Nuance importante : payer de l'intérêt subi (découvert non voulu, frais bancaires inévitables) diffère de le recevoir ou le structurer volontairement. Les scholars distinguent les deux cas, même si tous deux restent problématiques.
Type 2 — Riba al-fadl : l'échange inéquitable de biens ribawi
Terme fiqh : riba al-fadl (littéralement "riba de l'excédent").
Principe : lors d'un échange spot (main à main) entre deux biens de même nature appartenant aux amwal ribawiyya (biens ribawi), toute inégalité de quantité est interdite. L'échange doit être égal en quantité ET immédiat.
Les six biens ribawi cités dans la Sunna : or, argent, blé, orge, dattes, sel. Pour les hanafis (Al-Kasani, Bada'i al-Sana'i), le critère d'extension est la "mesurabilité (au volume ou au poids) et l'homogénéité de genre" (makil aw mawzun min jins). Les autres madhabs appliquent des extensions différentes — c'est l'un des rares points de divergence sur ce sujet.
Dans l'app HalalStack : cette règle explique pourquoi les ETF or à effet de levier ou certains produits dérivés sur matières premières ribawiyya sont signalés. Elle explique aussi la vigilance sur les exchanges d'or papier contre or physique sans livraison immédiate.
Formes modernes du riba al-fadl
| Situation | Problème | Statut |
|---|---|---|
| Echanger 10g d'or 18 carats contre 12g d'or 14 carats | Inégalité de poids or contre or — inadmissible sans compensation en valeur | Haram |
| ETF or non adossé physiquement (gold paper) | Pas de livraison réelle, risque de rupture équivalence | Doubtful à Haram |
| Forex spot USD/SAR (deux monnaies fiduciaires différentes) | Deux biens de nature différente — échange inégal toléré selon la majorité | Permis si spot réel |
| Crypto-to-crypto swap (BTC vs ETH) | Deux biens de nature différente — pas de riba al-fadl selon avis majoritaire | Permis (sous réserve d'autres conditions) |
Point clé : riba al-fadl ne s'applique qu'entre biens de même nature. Echanger de l'or contre de l'argent ou contre des euros n'est pas du riba al-fadl, mais obéit à d'autres règles (délai, cours).
Ce que cet article ne fait pas
- Il ne traite pas du calcul de purification (tatheer) pour les revenus d'intérêts inclus dans un dividende d'entreprise — voir l'article "Purification : comment calculer le montant à donner".
- Il ne tranche pas le débat sur les produits à "taux fixe islamique" (murabaha bancaire) qui reproduisent économiquement l'intérêt — sujet actif entre scholars.
- Il ne couvre pas le gharar (incertitude excessive) ni le maysir (pari), deux autres sources de prohibition distinctes du riba.
- Il ne constitue pas une liste exhaustive des produits halal alternatifs.
Pourquoi cette distinction compte pour le screening HalalStack
Le screening d'un actif comme Apple ou BTC n'est pas du tout le même exercice selon que le risque est le riba al-qard (Apple détient des obligations ? quelle part de ses revenus vient d'intérêts ?) ou le riba al-fadl (inapplicable à une action ordinaire).
La logique AAOIFI SS21 que HalalStack applique est construite sur riba al-qard : on mesure la dette portant intérêt, les revenus d'intérêts reçus, et les actifs rémunérés à intérêt. Les trois seuils (33% / 33% / 5%) visent à limiter l'exposition indirecte au riba al-qard, pas au riba al-fadl.
Sources
- AAOIFI Sharia Standard N°21 (Financial Papers — Shares and Bonds), section 3 — screening en deux couches et seuils
- OIC Fiqh Academy, Résolution N°10 (1985) — prohibition catégorique des intérêts bancaires
- Mufti Taqi Usmani, An Introduction to Islamic Finance, Kluwer Law International, 1998, ch. 2 — taxonomie riba al-qard / riba al-fadl
- Al-Kasani (Hanafi), Bada'i al-Sana'i, vol. 5 — amwal ribawiyya et critères d'extension hanafite
- FaithScreener — AAOIFI Standard 21 Explained
- IslamicMarkets — Riba Al Fadl Explained